L’ADN a parlĂ©. Après 137 ans de mystère, une analyse gĂ©nĂ©tique historique dĂ©signe formellement l’homme qui a terrorisĂ© Londres sous le nom de Jack l’Éventreur, et son identitĂ© rĂ©vèle un Ă©chec retentissant des autoritĂ©s de l’Ă©poque.
Les preuves scientifiques convergent vers Aaron Kosminski, un immigrant polonais de 23 ans et coiffeur Ă Whitechapel, dĂ©jĂ surveillĂ© par Scotland Yard en 1888. Cette conclusion, issue de tests ADN pionniers sur un châle liĂ© Ă une victime, balaie des dĂ©cennies de thĂ©ories fantaisistes pour pointer un homme que la police connaissait mais n’a pu arrĂŞter Ă temps.
L’enquĂŞte moderne s’est concentrĂ©e sur un artefact longtemps considĂ©rĂ© comme un faux : un châle appartenant Ă Catherine Eddowes, la quatrième victime, retrouvĂ© près de son corps le 30 septembre 1888. ConservĂ© par des descendants d’un policier, il a Ă©tĂ© achetĂ© aux enchères en 2007 par l’enquĂŞteur amateur Russell Edwards.
Ce dernier a fait appel au Dr Jari Louhela, expert en gĂ©nĂ©tique mĂ©dico-lĂ©gale. Leur dĂ©fi Ă©tait colossal : extraire de l’ADN exploitable d’une tache de sperme vieille de 120 ans sur un tissu manipulĂ© par des dizaines de mains. Ils ont utilisĂ© l’ADN mitochondrial (ADNmt), transmis par la lignĂ©e maternelle et plus stable dans le temps.
Les rĂ©sultats, publiĂ©s en 2019, sont frappants. L’ADNmt prĂ©levĂ© sur le châle correspond d’abord Ă celui d’un descendant d’Eddowes, confirmant l’authenticitĂ© de la pièce. Puis, l’ADN masculin trouvĂ© sur la mĂŞme tache correspond Ă celui d’un descendant d’Aaron Kosminski via la lignĂ©e fĂ©minine de sa sĹ“ur.

Cette dĂ©couverte corrobore les notes confidentielles des plus hauts responsables de l’enquĂŞte originale. En 1894, le chef de la police Melville Macnhton citait Kosminski comme suspect principal, le dĂ©crivant comme ayant “de fortes tendances homicides”. L’inspecteur en chef Donald Swanson avait annotĂ© en marge de ses mĂ©moires que le tueur Ă©tait “Kosminski”.
Le profil qui Ă©merge est celui d’un homme profondĂ©ment perturbĂ©. ArrivĂ© Ă Londres pour fuir les pogroms, Kosminski, probablement schizophrène, Ă©tait connu pour son hostilitĂ© envers les femmes et ses violences. Il vivait au cĹ“ur du quartier des meurtres. Sa famille l’a finalement fait interner en 1891.
La chronologie est Ă©loquente : les meurtres canoniques attribuĂ©s Ă Jack l’Éventreur ont cessĂ© après l’internement de Kosminski. La police victorienne, dĂ©bordĂ©e et sans outils scientifiques, avait donc identifiĂ© le coupable mais n’a pu constituer un dossier probant pour le traduire en justice.

Ce rĂ©cit contraste violemment avec la lĂ©gende du tueur gĂ©nie, aristocrate ou chirurgien, alimentĂ©e par la presse sensationnaliste de l’Ă©poque. Il rĂ©vèle une vĂ©ritĂ© plus sombre : un système judiciaire impuissant face Ă un criminel local, camouflĂ© par la misère et le chaos de Whitechapel.
Le Londres de 1888 Ă©tait un terrain de chasse idĂ©al. Dans l’East End surpeuplĂ©, oĂą rĂ©gnaient la pauvretĂ© et le brouillard industriel, des femmes marginalisĂ©es luttaient pour survivre. Leurs meurtres pouvaient passer inaperçus, et un agresseur disparaĂ®tre en quelques pas dans un dĂ©dale de ruelles.
La police, sans radios, sans bases de donnĂ©es et face Ă des scènes de crime systĂ©matiquement contaminĂ©es par la foule, Ă©tait dĂ©passĂ©e. La destruction par prĂ©caution du graffiti “Les Juifs ne seront pas blâmĂ©s pour rien” illustre ces erreurs. L’affaire fut noyĂ©e sous un flot de lettres, dont les cĂ©lèbres missives “Dear Boss” probablement des faux journalistiques.

MalgrĂ© la force des nouvelles preuves, un dĂ©bat scientifique persiste. Des experts soulèvent le risque de contamination du châle après plus d’un siècle de manipulations. L’ADNmt, s’il est un puissant outil d’exclusion, peut ĂŞtre partagĂ© par plusieurs individus d’une mĂŞme lignĂ©e maternelle.
La revue ayant publiĂ© l’Ă©tude a d’ailleurs Ă©mis une “expression de prĂ©occupation”, invitant Ă la prudence dans l’interprĂ©tation des donnĂ©es. Les critiques demandent des tests ADN nuclĂ©aire, plus prĂ©cis mais quasi impossible Ă rĂ©aliser sur un Ă©chantillon aussi dĂ©gradĂ©, pour une certitude absolue.
Ainsi, la boucle n’est pas totalement bouclĂ©e. Le nom d’Aaron Kosminski, soutenu par la science et les archives policières, demeure le candidat le plus solide Ă ce jour. Pourtant, l’ombre du doute, minime mais rĂ©elle, perpĂ©tue le mystère.
Cette enquĂŞte moderne expose moins la faille d’un homme que celle d’une Ă©poque. Elle montre comment les conditions sociales, les limites de la police et la fabrique mĂ©diatique d’une lĂ©gende ont permis Ă un tueur, peut-ĂŞtre identifiĂ©, de s’Ă©vaporer dans l’histoire. L’hĂ©ritage de Jack l’Éventreur n’est pas seulement celui de ses crimes, mais aussi celui d’un colossal Ă©chec institutionnel.
