Après trente-deux semaines de recherches intensives et infructueuses, c’est un plat traditionnel irakien, le masgouff, qui a fourni la piste décisive pour localiser l’ancien dictateur. Sa capture dans un trou de terre près de Tikrit marque la fin d’une chasse à l’homme historique, déclenchée par une invasion fondée sur des armes de destruction massive qui n’ont jamais existé.

L’opération a débuté dans la confusion totale après la chute de Bagdad en avril 2003. Alors que sa statue était renversée sur la place Firdos, Saddam Hussein s’est volatilisé, plongeant l’armée américaine dans une quête obsédante. La traque s’est rapidement transformée en un jeu du chat et de la souris à l’échelle d’un pays.
Pour identifier les cinquante-deux membres les plus recherchés du régime, les forces américaines ont eu recours à une méthode insolite : un jeu de cartes à collectionner. Chaque carte présentait le visage d’un haut responsable, permettant aux soldats de mémoriser leurs cibles pendant leurs moments de détente. Une stratégie psychologique aussi brillante qu’insolite.
Malgré des perquisitions systématiques et une prime de vingt-cinq millions de dollars, le dictateur demeurait introuvable. La capture et la mort de ses fils, Oudaï et Qoussaï, en juillet 2003, ont semblé couper la dernière piste sérieuse. Le doute a même plané sur sa survie jusqu’à la diffusion d’un message audio confirmant qu’il était bien en vie.
L’enquête a piétiné pendant des mois, noyée sous de fausses dénonciations et des rumeurs. C’est alors que le sergent Eric Maddox, de la Defense Intelligence Agency, a opéré un changement de paradigme radical. Il a décidé de ne plus traquer les dignitaires, mais le cercle ultime des gardes du corps personnels.

Sa persévérance l’a mené à Tikrit, le fief tribal de Saddam. En interrogeant d’anciens serviteurs, un détail anodin a émergé : le dictateur déchu était un fervent admirateur du masgouff, un plat de poisson grillé. Cette information a semblé d’abord anecdotique, mais elle allait s’avérer cruciale.
La piste culinaire a conduit Maddox vers un pêcheur, puis vers la découverte capitale de Mohamed Ibrahim Omar al-Muslit. Cet homme n’était autre que l’ancien garde du corps personnel de Saddam, chargé de sa sécurité et… de lui livrer en secret son plat favori. Il était aussi le coordinateur présumé de la résistance armée.
Arrêté, l’homme a résisté aux interrogatoires jusqu’à ce qu’on lui promette l’asile aux États-Unis pour sa famille. Il a alors livré la localisation exacte : une ferme près d’ad-Dawr, sur les rives du Tigre. Sur place, les soldats ont d’abord cru à une fausse piste, ne trouvant que deux bâtiments vides.
C’est al-Muslit lui-mĂŞme, prĂ©sent sur les lieux, qui a pointĂ© du doigt une corde dissimulĂ©e menant Ă une trappe camouflĂ©e dans le sol. Dans ce trou Ă©troit, surnommĂ© plus tard le “trou-Ă -rat”, un soldat a dĂ©couvert deux mains surgissant des tĂ©nèbres. Une voix a alors dĂ©clarĂ© : “Je suis Saddam Hussein, prĂ©sident de l’Irak.”

La capture, le 13 décembre 2003, a été un coup de tonnerre. L’homme qui avait régné par la terreur pendant vingt-quatre ans était extrait vivant de sa cachette souterraine, barbu et hagard. L’image a fait le tour du monde, symbolisant la fin apparente d’une ère et la victoire tactique des forces d’invasion.
L’ironie de l’histoire est profonde. L’invasion avait été justifiée par la menace d’armes de destruction massive que Saddam était censé détenir. Aucune n’a jamais été découverte, un fait finalement reconnu par le président George W. Bush. La traque, elle, a été bouclée grâce à la gourmandise du dictateur pour un plat de poisson.
L’enquête d’Eric Maddox, fondée sur l’analyse du réseau humain plutôt que sur la force brute, reste étudiée dans les écoles de renseignement. Elle démontre que dans les traques les plus complexes, ce sont parfois les détails les plus humains – comme les préférences culinaires – qui font toute la différence.
Saddam Hussein a été remis aux autorités irakiennes, jugé pour crimes contre l’humanité et exécuté par pendaison en décembre 2006. Sa capture a marqué un tournant, sans pour autant mettre fin à la violence qui déchirait le pays, ouvrant une nouvelle phase tout aussi tumultueuse de l’histoire irakienne.